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Intelligence artificielle Votre métier à l’ère de l’IA : en voie de disparition ou juste en pleine mutation ?

Les suppressions d’emploi chez les géants du secteur technologique sont-elles le signe avant-coureur d’un mouvement qui pourrait se généraliser ? Interrogé sur la question, ChatGPT se montre pour le moins évasif : « pas dans l’immédiat ». Pourtant, les signaux d’alarme sont bien réels.

 

Les entreprises hors secteur technologique confient à l’intelligence artificielle (IA) une palette de plus en plus large de tâches, allant de l’analyse de documents juridiques à la création de supports marketing, en passant par les entretiens d’embauche. Reste à savoir si la machine est appelée à travailler au service de l’homme ou, au contraire, à le remplacer – une question au cœur des réflexions de nos économistes et gérants de portefeuille.

 

Pour bon nombre de nos spécialistes, l’intelligence artificielle devrait créer plus d’emplois sur le long terme qu’elle n’en fera disparaître. « Je suis convaincu que l’IA va métamorphoser nos modes de vie et qu’elle finira, tôt ou tard, par toucher la majeure partie de l’économie », déclare Chris Buchbinder, gérant de portefeuille actions chez Capital Group. « Certains redoutent que cette évolution entraîne des pertes massives d’emplois qualifiés – une préoccupation qui reflète une réelle crainte chez de nombreux travailleurs. Mais ce scénario est, à mon sens, beaucoup trop pessimiste. Il est, par ailleurs, en décalage avec ce que nous enseigne l’histoire des technologies qui ont amélioré la productivité. »

 

En réalité, l’intelligence artificielle devrait accélérer la croissance économique et faire émerger de nouveaux métiers. « Quand j’étais analyste spécialiste des télécommunications à la fin des années 1990, j’ai pu voir comment Internet a contribué à la création d’une multitude de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois. À l’époque, il était impensable qu’Amazon devienne un géant de la distribution, que Netflix redessine l’industrie des médias ou que la publicité digitale éclipse les canaux publicitaires traditionnels », se souvient Chris Buchbinder. « Nous sommes aujourd’hui dans une situation comparable : les futurs acteurs et futurs usages de l’IA sont donc tout aussi difficiles à pronostiquer et pourraient être tout aussi transformateurs. »

Le boom d’Internet a donné naissance à de nouveaux emplois hautement qualifiés aux États-Unis

Emplois dans le secteur technologique (en millions)

Sources : Capital Group, Bureau of Labor Statistics. Dernières données disponibles : 2024. Au 14 mai 2026. Données relatives aux États-Unis, tirées de la base de statistiques sur l’emploi et les salaires par profession Occupational Employment and Wage Statistics (OEWS), et classées selon la nomenclature des métiers Standard Occupational Classification (SOC).

Dans la plupart des secteurs, les nouvelles technologies viennent se greffer aux anciennes

 

Les avancées technologiques bouleversent rarement une industrie du jour au lendemain. Pour preuve : il a fallu attendre la crise du Covid-19 pour que la visioconférence soit largement adoptée, alors qu’elle avait été présentée pour la toute première fois en 1927 par A&T et que les améliorations au cours des décennies suivantes lui ont permis d’être performante dans les années 1990. « De très nombreuses solutions technologiques restent inutilisées en raison de la complexité de leur intégration dans la réalité opérationnelle des secteurs et des entreprises », observe l’économiste Jared Franz.

 

Les secteurs de la construction, de la santé, de l’aéronautique, de la défense et de la finance adopteront probablement l’intelligence artificielle de manière plus progressive que d’autres, car ils s’appuient souvent sur des systèmes hérités et complexes, difficiles à faire évoluer, et sur des données souvent fragmentées.

 

Dans les faits, les entreprises ont tendance à greffer les nouvelles technologies sur leurs infrastructures existantes. À titre d’exemple, « il est difficilement concevable de laisser une IA poser un diagnostic médical sans intervention humaine, en particulier en radiologie ou dans toute autre situation susceptible d’avoir des conséquences majeures sur la vie des patients », précise Jared Franz.

L’automatisation génère une hausse de travail chez les radiologues

Graphique en courbe illustrant l’évolution du nombre d’emplois et du salaire moyen des radiologues aux États-Unis entre 2014 et 2026. En dépit d’une prédiction faite en 2016 par un pionnier de l’IA, selon lequel cette profession était vouée à la disparition, le nombre de radiologues a augmenté régulièrement et leur salaire a progressé.

Sources : Capital Group, Centers for Medicare & Medicaid Services, Medscape. Au 18 mai 2026.

Cela explique peut-être pourquoi le nombre de radiologues est aujourd’hui supérieur à ce qu’il était il y a dix ans, à l’époque où le pionnier de l’IA Geoffrey Hinton considérait la profession comme vouée à disparaître. « Nous devrions arrêter de former des radiologues. De toute évidence, le ‘deep learning’ fera mieux qu’eux d’ici cinq ans », déclarait-il alors. Si Geoffrey Hinton avait vu juste en ce qui concerne les progrès liés à l’automatisation, le nombre de radiologues, tout comme leur salaire, a en revanche augmenté aux États-Unis sous l’effet d’une forte hausse du nombre de demandes d’examens d’imagerie médicale.

 

OpenAI, Google et d’autres acteurs cherchent à réduire le taux « d’hallucination » de leurs modèles, c’est-à-dire la fréquence à laquelle ils produisent des réponses erronées ou inventées. L’objectif est ambitieux : « Il ne s’agit pas juste de faire mieux que l’humain, déclare Jared Franz. Dans certains domaines, on exigera de l’IA qu’elle soit dix fois plus performante, avec une marge d’erreur quasi nulle. D’où le débat persistant sur l’aptitude des principaux systèmes actuels, fondés sur les grands modèles de langage (ou LLM), à prendre en charge des tâches aux enjeux critiques. »

 

Des goulets d’étranglement limitent le déploiement généralisé de l’IA dans les entreprises

 

Certains emplois sont aussi plus difficilement remplaçables par l’intelligence artificielle, tant les obstacles demeurent nombreux au sein des entreprises américaines. « Assistés par l’IA, les travailleurs peuvent programmer, rédiger, synthétiser ou analyser plus rapidement, mais ils se heurtent à divers freins, comme les réglementations sectorielles ou nationales, les capacités matérielles et les délais de traitement, ajoute Jared Franz. Il faut se rendre à l’évidence : une entreprise ne va pas doubler sa productivité parce qu’un travailleur est deux fois plus productif. »

La production américaine est en hausse

Données trimestrielles (base 100 = 2021)

Sources : Capital Group, Haver Analytics, U.S. Bureau of Labor Statistics. Base 100 = 2021. Dernières statistiques disponibles du quatrième trimestre 2025, au 16 mars 2026.

Selon Jared Franz, une entreprise doit réunir cinq critères pour pouvoir tirer parti de gains de productivité liés à l’intelligence artificielle :

 

  1. La tâche automatisée doit représenter une part significative dans la production globale de l’entreprise.
  2. Le gain doit revenir à l’entreprise, et pas uniquement à l’employé qui en profite directement.
  3. Les étapes en amont et en aval du flux de travail doivent pouvoir suivre la montée en cadence.
  4. Les responsables doivent être disposés à repenser l’organisation du travail.
  5. La pression concurrentielle ne peut pas contraindre l’entreprise à répercuter immédiatement sur ses clients l’intégralité des gains réalisés.

 

« Si l’un de ces critères fait défaut, le gain de productivité du travailleur ne se traduira pas de manière linéaire sur les bénéfices de l’entreprise, sa production globale ou sur les données macroéconomiques », déclare-t-il.

 

Jared Franz considère que les gains de productivité liés à l’IA risquent donc d’être inégaux et, ce faisant, de créer ce qu’il qualifie de « ligne de fracture irrégulière » au sein de l’économie. Pour certaines entreprises, les améliorations se ressentiront à l’échelle même de l’organisation, notamment dans des domaines tels que le support client, le traitement des déclarations de sinistre ou encore certains processus logiciels ciblés.

 

D’autres pans de l’économie, en revanche, pourraient être moins ouverts à l’intelligence artificielle. « Les services juridiques et de conseil à forte valeur ajoutée, les secteurs de la santé et de la médecine, ainsi que les organisations pour lesquelles l’enjeu principal consiste à convertir une analyse en décisions qualitatives plutôt qu’à augmenter la production, devraient tirer des gains nettement plus limités de l’intelligence artificielle », conclut Jared Franz.

 

Les systèmes d’IA sont encore loin d’égaler l’intelligence humaine

 

Sur certains tests, les systèmes d’intelligence artificielle peuvent obtenir de meilleurs résultats que des spécialistes titulaires d’un doctorat. Toutefois, explique Mark Casey, gérant de portefeuille actions chez Capital Group, cette intelligence est d’un autre ordre que celle qui s’applique au travail humain. « Les systèmes d’intelligence artificielle peuvent reconnaître et générer des modèles. Ils sont, en revanche, incapables de se représenter des objets concrets (un vélo ou une selle de vélo, par exemple). Ils formulent des réponses statiquement plausibles, mais qui restent strictement des hypothèses. »

 

Mark Casey estime que l’intelligence artificielle a encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir se substituer de façon fiable à l’homme dans de multiples tâches concrètes. « Il suffit, par exemple, de changer légèrement le contexte d’un jeu simple – le morpion, par exemple – ou de lui confier une tâche nécessitant une réelle compréhension du fonctionnement du monde pour que l’IA révèle ses limites », explique-t-il. L’homme a donc largement la possibilité de se démarquer de la machine, par son expérience, son interprétation du contexte et sa créativité.

 

« Dans ce contexte, rien d’étonnant que les professionnels des mots et des chiffres se sentent particulièrement menacés, puisque les machines sont spécifiquement conçues pour produire ce type de contenu, explique Mark Casey. Toutefois, il ne suffit pas de savoir écrire ou coder pour faire la différence. Le véritable enjeu – et le plus compliqué – consiste à identifier les attentes des clients et à être capable d’y répondre. »

 

La plupart des suppressions d’emploi sont sans lien direct avec l’IA

 

Les prophéties apocalyptiques de pertes d’emploi imputables à l’intelligence artificielle sont probablement teintées d’exagération. « Le déploiement de l’IA n’en est encore qu’à ses débuts, et bon nombre d’entreprises ignorent encore quel sera l’impact de ces systèmes sur la productivité de leurs employés », déclare Steve Watson, gérant de portefeuille actions chez Capital Group.

 

« Les annonces de suppressions d’emploi liées à l’essor de l’intelligence artificielle me laissent relativement sceptique. Dans l’ensemble, les réductions d’effectifs sont davantage motivées par des facteurs internes à chaque entreprise, notamment une intensification de la concurrence ou une augmentation des pressions sur les coûts, que strictement induites par l’usage de l’IA. »

 

Plusieurs entreprises actives dans les secteurs de la technologie, du commerce électronique et de la finance ont embauché à tour de bras durant la crise du Covid-19 pour répondre à une demande exceptionnelle. Lorsque la demande s’est tassée et que les taux d’intérêt ont remonté, ces mêmes acteurs se sont retrouvés en sureffectif. « L’intelligence artificielle offre ainsi un alibi commode à des mesures de réduction d’effectifs qui se justifiaient déjà par un ralentissement de la croissance des bénéfices et par une normalisation du modèle des dépenses de consommation », ajoute Steve Watson.

 

Les dirigeants d’entreprises, très sensibles à l’évolution du cours de leurs actions, préfèrent prétendre qu’elles sont plus performantes depuis la mise en œuvre de l’intelligence artificielle et qu’elles en récoltent les fruits, plutôt que d’admettre que leurs marges et certaines lignes de métier sont en difficulté.

 

Le « vibe coding » a ses limites

 

L’empreinte de l’intelligence artificielle sur le marché du travail semble toutefois toucher l’ensemble des entreprises, quels que soient leur secteur ou leur implantation géographique. Selon Rob Lovelace, gérant de portefeuille actions chez Capital Group, l’IA soulève des questions existentielles : les cabinets de conseil et les sociétés de logiciels, notamment, se demandent si leurs clients continueront à externaliser certaines de leurs tâches ou s’ils les réaliseront en interne avec l’aide de l’IA.

 

Les réponses sont partagées. Là où de nombreux dirigeants d’entreprise anticipent une baisse de l’externalisation et un ralentissement des recrutements, les responsables de la technologie se montrent plus réservés. « Ils ont le sentiment que les entreprises feront appel à d’autres profils de consultants et d’employés. En réalité, la complexité du travail risque surtout de se déplacer, ce qui pourrait amener les organisations à recruter davantage, mais pour d’autres types de missions. Fondamentalement, si l’intelligence artificielle promet des gains significatifs en termes de temps et d’efficacité, elle devrait entraîner bien moins de suppressions de postes que certains le prédisent. »

 

S’ajoute à cela une autre réalité : la grande majorité des gens préfèrent déléguer certaines de leurs tâches. De la même manière que les particuliers s’inspirent de tutoriels sur YouTube pour déboucher une canalisation tout en faisant appel à un plombier pour installer un chauffe-eau, les entreprises peuvent s’appuyer sur des outils d’IA tout en continuant à solliciter des experts pour des missions plus sensibles. « L’accès à l’information est certes plus simple, mais les entreprises attendent toujours de leurs employés qu’ils apportent une véritable expertise, qu’ils travaillent efficacement et qu’ils assument leurs responsabilités. Sur ces points, l’humain conserve une nette longueur d’avance sur la machine », conclut Rob Lovelace.

Chris Buchbinder est gérant de portefeuille actions et possède 30 ans d’expérience en matière d’investissement. Il est titulaire d’un bachelor d’économie et de relations internationales de Brown University.

Jared Franz est économiste et possède 20 ans d’expérience dans le secteur de l’investissement. Il est titulaire d’un doctorat en économie d’University of Illinois à Chicago et d’un bachelor de mathématiques de Northwestern University.

Mark Casey est économiste et possède 20 ans d’expérience dans le secteur de l’investissement. Il est titulaire d’un doctorat en économie d’University of Illinois à Chicago et d’un bachelor de mathématiques de Northwestern University.

Steve Watson est gérant de portefeuille actions et possède 38 ans d’expérience dans le secteur de l’investissement. Il est titulaire d’un MBA et d’un master d’études françaises de New York University, ainsi que d’un bachelor d’University of Massachusetts.

Rob Lovelace est gérant de portefeuille actions et Chair de Capital International, Inc. Il possède 40 ans d’expérience dans le secteur de l’investissement. Il est titulaire d’un bachelor d’économie des minéraux de Princeton University, ainsi que de la certification CFA® (Chartered Financial Analyst).

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