L’ordre mondial est en pleine reconfiguration : les rivalités stratégiques ressurgissent, les intérêts nationaux reprennent le dessus et les institutions conçues pour assurer un monde plus coopératif affichent des signes évidents de tension. Rien de soudain dans tout cela – les pressions s’accumulent depuis la crise financière de 2008, mais aujourd’hui leurs répercussions sur les marchés deviennent difficiles à ignorer. Les investisseurs évoluent désormais dans un monde plus fragmenté, davantage façonné par les politiques publiques, où les évolutions des marchés sont plus contrastées et moins prévisibles, et où la solidité des portefeuilles revêt, plus que jamais, une importance capitale.
Transformation structurelle progressive ou rupture soudaine ?
Les ordres mondiaux suivent généralement une même trajectoire : stabilité, fléchissement progressif, crise et puis reprise. L’ordre issu de l’après-guerre froide a lui aussi évolué de manière comparable. Sa transformation s’explique davantage par une transformation structurelle, amplifiée par une succession de chocs, que par un point de rupture décisif. En rejoignant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, la Chine a accéléré le processus d’intégration mondial. Cette dynamique, aux avantages indéniables, a cependant également mis sous tension les chaînes d’approvisionnement et entraîné des pertes d’emploi, amenant les gouvernements à réévaluer leur dépendance extérieure à certains biens et technologies essentiels. D’autres événements survenus par la suite, notamment la montée de menaces émanant d’acteurs « non étatiques » et les opérations russes en Ukraine, ont entamé davantage la confiance dans l’ordre international libéral et affaibli la capacité d’institutions, comme les Nations unies et l’OMC, à coordonner les réponses aux crises.
Aujourd’hui, où en sommes-nous ?
Cette récente recomposition de l’ordre mondial se manifeste de trois façons différentes :
1. Les institutions mises en place pour répondre aux défis transfrontaliers s’affaiblissent : les gouvernements se recentrent sur l’emploi, la sécurité et les intérêts nationaux et, faute de consensus mondial, privilégient les petites coalitions.
2. La concurrence prend de plus en plus une dimension économique. Les droits de douane, sanctions, contrôles à l’exportation et restrictions à l’investissement sont utilisés pour infléchir le cours des événements, le véritable levier d’influence résidant dans le contrôle des réseaux par lesquels circulent les marchandises, capitaux et technologies.
3. Les rapports de force se redessinent. Plutôt que de converger vers un nouveau centre, le pouvoir se répartit entre plusieurs blocs régionaux. Pour s’affranchir de leur dépendance à un régime unique, les pays diversifient les chaînes d’approvisionnement, les systèmes de paiement ainsi que les voies de transport.
Comment les puissances se repositionnent-elles ?
Les pays répondent chacun à leur manière à une même transformation de fond. Les États-Unis et la Chine restent au cœur des marchés internationaux, dont ils structurent les trajectoires au moyen des politiques publiques, des chaînes d’approvisionnement et de la concurrence technologique. La Russie et les États du Golfe influencent surtout les marchés par le canal de l’énergie et des matières premières, et au travers des tensions géopolitiques. L’Union européenne, le Japon et l’Inde sont, quant à eux, davantage guidés par leur politique nationale, par leurs réformes et par leur croissance propre. Aujourd’hui, comprendre les objectifs des différents acteurs, les moyens mis en œuvre et les points de tension importe davantage que de simplement identifier leurs actions respectives.
Que cela implique-t-il pour les investisseurs ?
Trois constats s’imposent.
1. Le risque géopolitique n’est plus un phénomène ponctuel : aujourd’hui, la durée des tensions est déterminante, d’autant que les marchés ont toujours eu tendance à mieux intégrer le choc initial que la persistance des crises.
2. Désormais, le risque se situe plus au niveau des goulets d’étranglement qu’au niveau de l’offre seule. Les investisseurs doivent dès lors dépasser l’analyse de l’offre et de la demande et comprendre les dépendances aux grands axes de transport, aux nœuds logistiques, aux fournisseurs et aux sources au financement.
3. La divergence des politiques accentue les écarts de performance, ce qui renforce l’importance de la sélection géographique et sectorielle. Dans ce contexte, les entreprises dont les activités sont alignées sur les priorités nationales tendent à être avantagées, tandis que celles qui dépendent de chaînes d’approvisionnement mondiales organisées selon une logique de moindre coût font face à des difficultés accrues.