Selon Jared Franz, une entreprise doit réunir cinq critères pour pouvoir tirer parti de gains de productivité liés à l’intelligence artificielle :
- La tâche automatisée doit représenter une part significative dans la production globale de l’entreprise.
- Le gain doit revenir à l’entreprise, et pas uniquement à l’employé qui en profite directement.
- Les étapes en amont et en aval du flux de travail doivent pouvoir suivre la montée en cadence.
- Les responsables doivent être disposés à repenser l’organisation du travail.
- La pression concurrentielle ne peut pas contraindre l’entreprise à répercuter immédiatement sur ses clients l’intégralité des gains réalisés.
« Si l’un de ces critères fait défaut, le gain de productivité du travailleur ne se traduira pas de manière linéaire sur les bénéfices de l’entreprise, sa production globale ou sur les données macroéconomiques », déclare-t-il.
Jared Franz considère que les gains de productivité liés à l’IA risquent donc d’être inégaux et, ce faisant, de créer ce qu’il qualifie de « ligne de fracture irrégulière » au sein de l’économie. Pour certaines entreprises, les améliorations se ressentiront à l’échelle même de l’organisation, notamment dans des domaines tels que le support client, le traitement des déclarations de sinistre ou encore certains processus logiciels ciblés.
D’autres pans de l’économie, en revanche, pourraient être moins ouverts à l’intelligence artificielle. « Les services juridiques et de conseil à forte valeur ajoutée, les secteurs de la santé et de la médecine, ainsi que les organisations pour lesquelles l’enjeu principal consiste à convertir une analyse en décisions qualitatives plutôt qu’à augmenter la production, devraient tirer des gains nettement plus limités de l’intelligence artificielle », conclut Jared Franz.
Les systèmes d’IA sont encore loin d’égaler l’intelligence humaine
Sur certains tests, les systèmes d’intelligence artificielle peuvent obtenir de meilleurs résultats que des spécialistes titulaires d’un doctorat. Toutefois, explique Mark Casey, gérant de portefeuille actions chez Capital Group, cette intelligence est d’un autre ordre que celle qui s’applique au travail humain. « Les systèmes d’intelligence artificielle peuvent reconnaître et générer des modèles. Ils sont, en revanche, incapables de se représenter des objets concrets (un vélo ou une selle de vélo, par exemple). Ils formulent des réponses statiquement plausibles, mais qui restent strictement des hypothèses. »
Mark Casey estime que l’intelligence artificielle a encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir se substituer de façon fiable à l’homme dans de multiples tâches concrètes. « Il suffit, par exemple, de changer légèrement le contexte d’un jeu simple – le morpion, par exemple – ou de lui confier une tâche nécessitant une réelle compréhension du fonctionnement du monde pour que l’IA révèle ses limites », explique-t-il. L’homme a donc largement la possibilité de se démarquer de la machine, par son expérience, son interprétation du contexte et sa créativité.
« Dans ce contexte, rien d’étonnant que les professionnels des mots et des chiffres se sentent particulièrement menacés, puisque les machines sont spécifiquement conçues pour produire ce type de contenu, explique Mark Casey. Toutefois, il ne suffit pas de savoir écrire ou coder pour faire la différence. Le véritable enjeu – et le plus compliqué – consiste à identifier les attentes des clients et à être capable d’y répondre. »
La plupart des suppressions d’emploi sont sans lien direct avec l’IA
Les prophéties apocalyptiques de pertes d’emploi imputables à l’intelligence artificielle sont probablement teintées d’exagération. « Le déploiement de l’IA n’en est encore qu’à ses débuts, et bon nombre d’entreprises ignorent encore quel sera l’impact de ces systèmes sur la productivité de leurs employés », déclare Steve Watson, gérant de portefeuille actions chez Capital Group.
« Les annonces de suppressions d’emploi liées à l’essor de l’intelligence artificielle me laissent relativement sceptique. Dans l’ensemble, les réductions d’effectifs sont davantage motivées par des facteurs internes à chaque entreprise, notamment une intensification de la concurrence ou une augmentation des pressions sur les coûts, que strictement induites par l’usage de l’IA. »
Plusieurs entreprises actives dans les secteurs de la technologie, du commerce électronique et de la finance ont embauché à tour de bras durant la crise du Covid-19 pour répondre à une demande exceptionnelle. Lorsque la demande s’est tassée et que les taux d’intérêt ont remonté, ces mêmes acteurs se sont retrouvés en sureffectif. « L’intelligence artificielle offre ainsi un alibi commode à des mesures de réduction d’effectifs qui se justifiaient déjà par un ralentissement de la croissance des bénéfices et par une normalisation du modèle des dépenses de consommation », ajoute Steve Watson.
Les dirigeants d’entreprises, très sensibles à l’évolution du cours de leurs actions, préfèrent prétendre qu’elles sont plus performantes depuis la mise en œuvre de l’intelligence artificielle et qu’elles en récoltent les fruits, plutôt que d’admettre que leurs marges et certaines lignes de métier sont en difficulté.
Le « vibe coding » a ses limites
L’empreinte de l’intelligence artificielle sur le marché du travail semble toutefois toucher l’ensemble des entreprises, quels que soient leur secteur ou leur implantation géographique. Selon Rob Lovelace, gérant de portefeuille actions chez Capital Group, l’IA soulève des questions existentielles : les cabinets de conseil et les sociétés de logiciels, notamment, se demandent si leurs clients continueront à externaliser certaines de leurs tâches ou s’ils les réaliseront en interne avec l’aide de l’IA.
Les réponses sont partagées. Là où de nombreux dirigeants d’entreprise anticipent une baisse de l’externalisation et un ralentissement des recrutements, les responsables de la technologie se montrent plus réservés. « Ils ont le sentiment que les entreprises feront appel à d’autres profils de consultants et d’employés. En réalité, la complexité du travail risque surtout de se déplacer, ce qui pourrait amener les organisations à recruter davantage, mais pour d’autres types de missions. Fondamentalement, si l’intelligence artificielle promet des gains significatifs en termes de temps et d’efficacité, elle devrait entraîner bien moins de suppressions de postes que certains le prédisent. »
S’ajoute à cela une autre réalité : la grande majorité des gens préfèrent déléguer certaines de leurs tâches. De la même manière que les particuliers s’inspirent de tutoriels sur YouTube pour déboucher une canalisation tout en faisant appel à un plombier pour installer un chauffe-eau, les entreprises peuvent s’appuyer sur des outils d’IA tout en continuant à solliciter des experts pour des missions plus sensibles. « L’accès à l’information est certes plus simple, mais les entreprises attendent toujours de leurs employés qu’ils apportent une véritable expertise, qu’ils travaillent efficacement et qu’ils assument leurs responsabilités. Sur ces points, l’humain conserve une nette longueur d’avance sur la machine », conclut Rob Lovelace.